Les centres pénitenciers, des déserts médicaux pas comme les autres ? Une expérimentation de téléophtamologie aidée par la robotique
- Camille DECROIX
- il y a 10 minutes
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Lors de la Journée nationale de la téléophtalmologie, qui s'est tenue le 13 septembre 2024 à Rennes, Dr Paul Villain, ophtalmologiste au CHU de Rennes, a présenté une expérimentation inédite menée en milieu carcéral. Il a mis en lumière les défis sanitaires majeurs auxquels sont confrontés les détenus, une population souvent éloignée des soins spécialisés. Alors que les délais d'attente peuvent atteindre sept mois en prison, le Dr Villain a démontré comment l'usage de la téléexpertise aidée par la robotique permet de transformer ces « déserts médicaux pas comme les autres » en offrant un accès plus rapide, équitable et sécurisé à la santé visuelle.
Un constat alarmant
Le constat est alarmant : en 2023, le délai d’attente pour une consultation ophtalmologique au centre pénitentiaire pour hommes de Rennes était d’environ sept mois, alors que les consultations avec un opticien ne prenaient que six semaines. Ce manque d’accès à des soins appropriés a été le catalyseur de l’initiative de téléexpertise, qui vise à améliorer le dépistage visuel au sein de cette population particulièrement vulnérable. Le Dr Villain a souligné que : "La prison est souvent le premier contact avec le système de santé", renforçant l’importance d’offrir des soins adéquats à des détenus qui, pour beaucoup, n’ont jamais eu accès à des soins spécialisés auparavant.
L’expérience s’est déroulée dans un centre pénitentiaire accueillant 690 détenus, où le Dr Villain, en collaboration avec le Dr Soethoudt et sous la coordination du Dr Petiau, Médecin du centre pénitentiaire, a mis en place un protocole de téléexpertise. Le processus repose sur l’utilisation d’appareils semi-automatisés, tels que le VX650, permettant d’effectuer des examens ophtalmologiques sans la présence d’un ophtalmologiste à chaque étape. Le personnel paramédical, bien que non spécialisé en ophtalmologie, a été formé pendant une demi-journée pour manipuler ces appareils. Cette approche a permis de déléguer une partie des responsabilités tout en maintenant un haut niveau de qualité dans les soins prodigués.
Pratiques médicales et modalités de coopération
La prise en charge commence par un interrogatoire structuré, où le personnel paramédical remplit une fiche patient. La correction optique, souvent perdue ou endommagée lors de l’incarcération, est mesurée à l’aide d’un frontofocomètre. Suivent des examens d’acuité visuelle et d’autres évaluations, permettant ainsi de dresser un bilan complet de la santé visuelle du patient. Les résultats sont ensuite compilés pour réaliser des téléexpertises, permettant de diagnostiquer des conditions telles que des neuropathies optiques toxiques, souvent en lien avec les consommations de substances toxiques de cette population, ainsi que des cas de cataracte et de rétinopathie diabétique.
Avec 96 patients inclus dans l’étude, dont la moyenne d’âge était de 41 ans, les résultats ont été prometteurs. Dans 71 % des cas, les consultations concernaient des renouvellements de correction optique. Le Dr Villain a précisé que "78 téléexpertises ont été validées, représentant environ 81 % des examens réalisés", ce qui montre l’efficacité du système mis en place. De plus, dans 64 % des cas, les examens ont été validés sans nécessiter de consultation physique, illustrant ainsi le potentiel de la téléexpertise à réduire les délais d’attente et à optimiser les ressources.
Cependant, certains cas ont nécessité des consultations en présentiel, ce qui a mis en évidence des limites dans le système, notamment des erreurs de réfraction subjective ou des examens non interprétables. Le Dr Villain a noté l’importance de la formation continue pour le personnel paramédical afin de garantir la précision des examens. "La difficulté à définir un examen comme interprétable par le personnel paramédical induit la nécessité d’une formation continue entre le délégant et le délégué", a-t-il souligné, insistant sur la nécessité d’un soutien constant dans la mise en oeuvre de ces protocoles.

Une des forces de cette initiative réside également dans la collaboration interprofessionnelle. L’intégration des infirmiers diplômés d’État au sein des unités sanitaires de médecine pénitentiaire dans les protocoles de téléophtalmologie permet une meilleure réactivité et une mise en oeuvre plus rapide des pratiques. Cette coopération est essentielle pour assurer un suivi de qualité et garantir que les soins soient adaptés aux besoins des détenus.
Des pratiques intéressantes à généraliser… mais un modèle économique difficile à trouver
Le Dr Villain a conclu en exprimant sa vision pour l’avenir de la téléophtalmologie en milieu pénitentiaire. Selon lui, il est crucial de généraliser ces pratiques à d’autres établissements pénitentiaires, tout en respectant les bonnes pratiques médicales. Il a également insisté sur la nécessité d’établir un modèle économique durable, mentionnant que "la pérennisation de ces initiatives dépend de la possibilité de faire tourner les équipements entre les différents centres pénitentiaires", afin d’optimiser les ressources et d’assurer un accès continu aux soins.
En somme, l’expérience de téléophtalmologie au sein des prisons illustre une avancée significative dans l’accès aux soins pour une population souvent laissée pour compte. En alliant technologie, formation et collaboration entre les acteurs de santé, cette initiative ouvre la voie à des soins ophtalmologiques améliorés en milieu carcéral. Les résultats préliminaires sont encourageants, mais ils soulignent également la nécessité d’une volonté politique et de soutiens économiques pour pérenniser ces organisations qui permettent un accès plus équitable aux soins en prison.






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